L'Echappée Belle 2026
Il y a des endroits qui donnent envie de partir à l'aventure et Belledonne en fait parti pour moi. Un massif que j'ai largement fréquenté, que ce soit en rando, couchers de soleil, vélo, ski de rando, alpinisme, rêveries, parapente. C'est le panorama de notre maison, qui n'appelle qu'à y retourner. Ses lacs, ses crêtes, ses vallons sauvages et son caractère parfois rugueux m'attirent bien davantage que la course.
Pas vraiment compétitif dans l'âme, c'est bien plus l'aventure, le challenge contre soi-même et le confort logistique d'une telle organisation qui m'ont dirigé vers un ultra-trail. Le choix de l'épreuve s'est ainsi imposé tout naturellement: si je devais passer de longues heures à courir et marcher en montagne, autant le faire en terrain familier, dont chaque vallée ou presque m'évoque déjà des souvenirs. Egalement et discriminant: un nombre de participants 'le plus modéré possible' pour laisser une dimension humaine à l'aventure.
Le choix était fait : ce serait l'Échappée Belle.
Tracé de l'Echappée Belle
Préparation
Dès l'inscription, une chose était claire : l'intégrale de l'Échappée Belle ne pourrait pas s'aborder à la légère. Ses 149 kilomètres et plus de 11 000 mètres de dénivelé imposent le respect. Je savais que l'aventure serait longue, exigeante et qu'elle finirait probablement en douleurs. Pourtant, au-delà de l'appréhension légitime qu'inspire une telle course, je n'ai jamais réellement douté de ma capacité à aller au bout (facile à écrire après coup). Non pas grâce à un entraînement exceptionnel ou à une expérience importante en ultra-trail (mon tout premier dossard), mais parce que des années passées en montagne m'ont déjà appris à gérer l'effort sur la durée et à avancer lorsque les conditions deviennent difficiles
Préparation physique
Ma préparation s'est construite autour du rythme familial. Entre la gestion des p'tits bouts, la vie de famille et les obligations du quotidien, il n'était pas question de passer des journées entières à accumuler les heures d'entraînement. Les sorties longues sont donc restées absentes. Je savais que mon principal défi serait probablement la survie de mes genoux et c'est pourquoi j'ai privilégié des séances courtes et soutenues dès que l'occasion se présentait. Sur la théorie, les multiplier devait renforcer les muscles tendons &co sans tout abimer. Je ne compte plus les pauses déjeuners aux Bastille-Mont Jallat et connais toutes les variantes possibles pour y monter, raide ou roulante, en hiver comme en pleine canicule et à jeun. Et des Dents de Crolles pour le plaisir.
Spécificité Ultra Trail
Si la préparation physique s'inscrivait dans la continuité de nombreuses années passées en montagne, la gestion de course 'Ultra-Trail' m'était inconnue. Je connaissais par coeur plus de la moitié du tracé mais au-delà des kilomètres et du dénivelé, il fallait surtout apprendre à gérer le temps. À quelle vitesse progresser pour rester dans les barrières horaires tout en préservant suffisamment d'énergie ? Fallait-il prévoir une période de sommeil ou tenter de traverser la seconde nuit ? Comment organiser l'hydratation et l'alimentation sur plus d'une journée d'effort ?
Pour essayer d'y voir plus clair, je me suis construit un petit simulateur (affinités de formation) permettant de modéliser la course. En découpant le parcours entre les différents ravitaillements, j'ai pu tester plusieurs hypothèses de vitesse selon le terrain, estimer les heures de passage, anticiper les temps d'arrêt et évaluer différents scénarios de sommeil, d'alimentation ou d'hydratation. L'objectif n'était pas de prédire parfaitement ce qui se passerait en montagne, qui plus est que toutes variables sont hypothèses dépendantes d'une réalité évolutive, mais plutôt de disposer d'un cadre de référence pour aborder la course avec davantage de sérénité.
Au fil des simulations, je suis arrivé aux objectifs suivants :
- 0. Partir à l'aventure - toujours un enjeu à ne pas se blesser, garder la motivation, etc.
- 1. Passer R5 Fond de France - en quelque sorte, mi course
- 2. Passer R2 Refuge de la Pra, dans les temps - si je n'ai rien compris à ce qu'est le trail
- 3. Finir la course
- 4. Finir la course, dans les temps
Gestion du rythme
En bon chef de projet, j'ai assez naturellement abordé cette course comme un projet à part entière. L'objectif n'était pas de viser un chrono précis mais de construire un scénario crédible menant jusqu'à l'arrivée. J'ai donc bâti ma cible sur une durée de 48 heures, ce qui me laissait près de cinq heures de marge sur la barrière horaire finale. Les calculs montraient que les vitesses nécessaires restaient cohérentes avec ce que l'on observe couramment chez les amateurs sur ce type d'épreuve. Sans surprise, le passage à Fond de France (R5) apparaissait comme un point dimensionnant du parcours, d'autant plus qu'il semblait nécessaire d'y intégrer un temps d'arrêt long. La conclusion était assez simple : si le physique répondait présent, le véritable défi serait surtout de maîtriser mon enthousiasme dans les premières heures. L'Échappée Belle ne se gagne pas au départ, mais elle peut très facilement s'y perdre.
Gestion du sommeil
La question du sommeil était probablement celle qui comportait le plus d'inconnues : arriverai-je à dormir sur une pause de 30min ? arriverai-je à dormir de jour ? quelle récupération associée à quelle durée de sommeil ? La seule chose de certaine était que sur 48h planifiées, il était impossible de tout faire sans s'arrêter. Ainsi, en me basant sur mon scénario de course autour de 48 heures, un arrêt conséquent d'environ 2h à Fond de France me semblait être l'option la plus pertinente. Le timing correspondait à la première nuit, à un point déjà avancé du parcours et à un ravitaillement offrant des conditions relativement favorables pour récupérer quelques heures. Plutôt que de lutter coûte que coûte contre la fatigue, l'idée était de repartir avec un minimum de lucidité pour aborder la suite de la traversée dans de bonnes conditions. Au-delà de ce repos principal, je gardais également en tête la possibilité d'une pause 'sieste' plus courte quelque part entre R8 et R10. Rien n'était figé à ce stade : tout dépendrait de l'état de fraîcheur physique et mentale du moment.
Vous me direz, pas besoin de RO pour en arriver en là. Et c'est bien vrai, pas vraiment de surprise sur le résultat. Mais cela conforte malgré tout.
Gestion de l'hydration
L'hydratation a fait l'objet de plusieurs réflexions. Mon idée initiale reposait sur une gestion assez optimisée du portage, avec trois flasques de 50cl, et des remplissages adaptés 1L ou 1.5L en fonction des sections et des points d'eau rencontrés. La canicule et la complexité des remplissages m'ont finalement poussé à simplifier le dispositif. J'ai préféré opter pour une poche à eau de 2L, remplie systématiquement à chaque ravitaillement. Le poids porté n'était sans doute pas optimal, mais cette solution avait le mérite d'éliminer le risque de manquer d'eau et de réduire les questionnements liés à la gestion des remplissages. Le plan restait simple : eau, sirop et électrolytes ou non, avec ou sans caféine selon le moment de la course ; et deux bonnes gorgées toutes les dix minutes. Le reste se ferait au gré des ravitaillements et des envies du moment.
Gestion de l'alimentation
Pour l'alimentation, l'approche reposait également sur la régularité plutôt que sur la sophistication. L'idée était d'alterner gels et barres énergétiques, avec une capacité d'emport d'une dizaine de portions entre deux points de ravitaillement. Chaque rencontre avec le sac d'allègement permettrait de reconstituer les réserves barres/gels et les ravitaillements viendraient compléter le tout avec ce que le corps accepterait à cet instant précis : gâteau, fruits secs, soupe, pâtes ou autre. J'avais envisagé de remplacer les gels par une gourde de grenadine 'pure' mais à la réflexion, la perspective de consommer de la grenadine pendant près de deux jours en 'gel' et en 'eau' ne m'a pas paru très séduisante. J'ai finalement opté pour une solution innovante (ou pas) : des Dragibus. Régularité ici aussi, avec pour cible d'absorber quelque chose toutes les trente minutes, qu'il s'agisse d'une barre ou de bonbons.
Equipements & sac d'allègement
La question du matériel n'a finalement pas été celle qui m'a demandé le plus de réflexion. La liste obligatoire de l'Échappée Belle me semblait suffisamment complète pour couvrir la plupart des situations rencontrées en moyenne montagne. Mon choix a donc été de rester au plus près de cette liste, sans chercher à ajouter du confort superflu. J'ai en revanche porté une attention particulière au sac d'allègement, avec l'idée de pouvoir remplacer tout ce qui serait devenu humide ou sale au fil de la course. Quelques sécurités supplémentaires étaient également prévues : une paire de chaussures de secours (mais un peu ancienne, avec un moins bon amorti que la principale), des bâtons de secours et de quoi garantir l'autonomie de la frontale et du téléphone pendant toute la traversée. L'objectif était simple : ne jamais avoir à me préoccuper du matériel une fois la course lancée.
Bon, au final, toute cette préparation n'était qu'un ensemble de théories et d'hypothèses construites pour donner une forme à l'aventure qui m'attendait. Les vitesses prévues, les horaires de passage, l'hydratation, l'alimentation ou le sommeil constituaient un guide, pas une certitude. Une fois sur les sentiers de Belledonne, la réalité du terrain, les conditions du moment et l'état du bonhomme prendraient rapidement le dessus. Le véritable objectif de ce travail préparatoire n'était pas de prévoir la course, mais de me donner suffisamment de repères pour pouvoir m'adapter sereinement à tout ce qu'elle déciderait de me réserver.
C'est parti pour l'aventure
Jeudi, J-1 de l'aventure. Comme sans doute beaucoup de participants, je passe une partie de la journée à surveiller les prévisions météo. Depuis plusieurs jours, la tendance se dégrade. Les modèles sont très incertains et annoncent des orages et de la pluie abondante. Pendant la préparation, je m'étais souvent dit que je ne prendrais pas le départ sous une pluie continue. Mais entre une idée lancée plusieurs mois auparavant et la réalité de la veille de course, il y a un monde. D'abord parce que je n'avais jamais vraiment défini ce qu'était une météo rédhibitoire, ensuite parce qu'à ce stade l'envie de vivre l'aventure l'emporte largement sur les hésitations. Mais quand même, la pluie, c'est franchement pénible. En milieu de journée, l'organisation de l'Echappée Belle annonce un décalage de deux heures des départs de l'intégrale afin d'éviter une partie des précipitations annoncées. La décision me paraît plutôt sage. Accessoirement, elle simplifie aussi ma gestion du petit-déjeuner. Habitué à sauter les petits-déjeuners, il sera nettement plus facile de manger à 5h30 qu'à 3h30. Reste la question de la planification du sommeil sur mon plan de course. Sur le papier, cela repousse au petit matin l'arrivée à Fond de France. Difficile cependant d'évaluer les conséquences réelles. Je décide donc de ne rien modifier.
En fin d'après-midi, après le travail, direction Aiguebelle. Le VW est déjà chargé et il reste encore à finaliser les sacs, mais la soirée est largement suffisante pour terminer les préparatifs. Vers 18h30, je récupère le dossard, la balise GPS et le sac d'allègement. Le ciel est gris ; des grains passent régulièrement ; les prévisions du lendemain semblent s'être légèrement améliorées. Peut-être que la pluie cessera finalement en cours de matinée. Après les formalités, place à la pasta party. Une assiette de pâtes. Puis une deuxième. Une troisième ? Non, ce n'est pas sérieux. Je profite également du passage sur le site pour repérer l'emplacement des navettes du lendemain matin. De retour au camion, je finalise les sacs et vérifie une dernière fois le matériel. C'est l'heure de se reposer. Pendant la nuit, le tonnerre et les averses viennent rappeler que la météo reste le principal sujet de discussion de cette veille de course.
Vendredi matin. À 5h20, le réveil sonne. Il pleut franchement et les prévisions se sont à nouveau dégradées pendant la nuit. Les radars confirment que la matinée s'annonce fort humide. Le petit-déjeuner est simple et éprouvé : brioche au miel, bananes, compotes et café sorti du thermos. J'enfile ensuite ma tenue de course : au delà de l'humidité, les températures du début de courses sont plutôt correctes, ce sera donc short, tshirt et veste de pluie. Je prends mon sac et ajoute la veste imperméable par-dessus l'ensemble. Avec le recul, la précaution est probablement inutile puisque tout ce qui compte est déjà protégé dans des sacs étanches, mais à quelques heures du départ chaque détail semble important qui plus est s'il repousse le mouillé. Vers 6h15, en avance, je monte dans une navette pour Vizille. Sur l'autoroute, les panneaux lumineux affichent un encourageant « Modérez votre allure, forte pluie ». Tout un programme. Autour de moi, les participants affichent des silhouettes affûtées et des sacs étonnamment compacts. J'ai la désagréable impression que le mien est beaucoup plus volumineux, alors même que je n'emporte rien de superflu.
Une fois à Vizille, il ne reste plus qu'à attendre l'heure du départ. Les vagues s'élancent selon le niveau des participants et leur indice UTMB. Les plus expérimentés & les plus rapides partent en premier. Sans indice UTMB, je suis en toute logique intégré à la troisième et dernière vague. L'attente s'écoule tranquillement entre quelques derniers morceaux de gâteau, un café supplémentaire et les vérifications d'usage. J'allume la balise GPS, option prise pour faciliter mon suivi par mes proches. Les lacets sont resserrés une dernière fois. La préparation, les simulations, les réflexions sur le matériel et la météo appartiennent désormais au passé. Dans quelques minutes, l'aventure va réellement commencer.
L'Echappée Belle
R0 Vizille → R1 L'Arselle
À 8h45, je franchis le sas d'accès à la zone de départ. Peut-être un peu tôt car l'attente se fera sous une pluie toujours aussi présente. Mais finalement, qu'est-ce qu'un quart d'heure de plus ou de moins face aux heures sous la pluie qui nous attendent ? Le speaker met l'ambiance et raconte l'histoire de la course. L'humour est présent, souvent juste.
« Regardez votre voisin. Statistiquement, ce sera soit lui, soit vous qui n'irez pas au bout. »
Le ton est donné.
Les statistiques de la troisième vague sont paraît-il un peu meilleures. Au fond, le risque d'explosion en vol est sans doute moindre que pour les plus rapides. Leur défi est la vitesse. Le nôtre sera l'endurance. Le speaker ne manque pas de nous rappeler qu'à la différence des premiers, nous passerons probablement deux nuits dehors et non une seule. Difficile pourtant de ne pas sourire. Nous sommes là en parfaite connaissance de cause. Oui, nous mettrons bien plus que la vingtaine d'heures visées par les meilleurs. Et oui, ce n'est pas forcément ce que nous recherchons.
La cloche est là. Celle qui attend les finishers sous l'arche d'arrivée. Je la regarde quelques instants.
La route est encore longue avant de te rejoindre. Mais tu sonneras.
Photo de groupe, derniers encouragements, remerciements adressés aux bénévoles. Malgré le froid et la pluie, ils affichent déjà cette bienveillance qui fera partie du décor tout au long de la course.
10...
9...
8...
L'adrénaline monte. La main est sur le bouton du chrono de la montre.
Tiens d'ailleurs, la montre, parlons-en ! Une Suunto 9 Peak. Pas jeune mais pas près de la fin de carrière non plus. Pourtant, depuis quelques semaines, elle me joue des tours côté batterie. Le symptôme est assez étrange : le pourcentage dégringole rapidement jusqu'à 0%, puis la montre continue malgré tout à fonctionner plusieurs jours comme si de rien n'était. Il n'est pas rare de la voir afficher obstinément 0% pendant cinq ou six jours, tout en enregistrant encore quelques sorties détaillées le midi. Autant dire que la jauge est devenue plus décorative qu'informative. Fonctionnera t-elle ?
Sur le principe, ce n'est pas dramatique. J'ai toutes les informations dans la tête. Ainsi que dans mon roadbook embarqué sur le téléphone qui lui est backupé avec un batterie portable. J'y ai intégré les temps de passage, les vitesses cibles et tous les repères dont je pourrai avoir besoin. En cas de panne complète de la montre, je peux donc continuer à gérer la course sans réelle difficulté. Mais la montre reste tout de même bien pratique pour consulter d'un coup d'œil l'heure, le temps écoulé ou la vitesse moyenne sans avoir à sortir le téléphone du sac. Le mode ultra annonce 112 heures d'autonomie ; cela devrait bien suffir.
3...
2...
1...
À petites foulées, la troisième vague s'élance.
Nous nous élançons.
Je n'ai pas mis les écouteurs ni lancé de timer pour l'eau ou l'alimentation. Les heures pleines me serviront de repère. Je me concentre surtout sur ma respiration et sur mes sensations. Mon objectif est simple : trouver mon rythme et ne surtout pas me laisser entraîner par celui des autres. Je veille à ne pas rejoindre la tête sur ce plat du départ, loin de toute envie de remonter vers l'avant du groupe.
Le plat défile rapidement avant les premières pentes. Là encore, mentalisation simple : ne pas courir. Marcher efficacement. Préserver la machine.
Assez vite, j'ai pourtant l'impression de remonter en tête de vague. Peut-être suis-je trop rapide. Difficile à dire, et finalement peu important tant que mes sensations restent bonnes et controlées.
La pluie tombe sans discontinuer. La visibilité est réduite par le brouillard mais la température reste agréable à courir. La classique sensation du chaud mouillé dedans, frais mouillé dehors. Les pieds sont détrempés depuis longtemps déjà. Vu les conditions, il n'y a rien à faire sinon l'accepter.
Cette section entre Vizille et l'Arselle m'est inconnue. Principalement forestière, elle me semble plutôt être une approche que déjà la course. Les rythmes d'hydratation et d'alimentation se mettent naturellement en place. À croire que le corps possède son propre minuteur. J'échange quelques mots avec un Anglais venu spécialement pour l'Échappée Belle. Il plaisante sur la météo qui, selon lui, lui rappelle son pays. Quelques minutes plus tard, il accélère dans une montée. Je le laisse partir.
Je suis assez surpris de croiser relativement tôt des coureurs partis dans les vagues précédentes (les numéros de vagues sont écrits sur les dossards). Avant le départ, j'imaginais que les écarts d'une vague à l'autre resteraient marqués bien plus longtemps. Je m'interroge brièvement sur mon rythme, mais mon souffle et mon cardio me semblent maîtrisés. Aucun signal d'alerte.
La montée continue de défiler. Aux croisements, les bénévoles nous encouragent malgré la pluie. Nous les remercions presque systématiquement. Après plusieurs heures d'immobilité sous cette météo, leur matinée est probablement bien moins confortable que la nôtre.
Puis, au détour d'une trouée dans le brouillard, quelque chose devient familier. Je reconnais le secteur de l'Arselle. Le premier ravitaillement approche. Entre le brouillard, la concentration sur le rythme et cette forme de bulle dans laquelle je me suis installé, la montée s'est finalement avalée presque sans que je m'en rende compte. Tant mieux.
Et voici l'Arselle.
Les tambours résonnent pour accueillir les coureurs. Premier ravitaillement, première découverte également. Comment tout cela fonctionne-t-il réellement lorsque l'on y est ?
J'avais planifié une quinzaine de minutes d'arrêt par ravitaillement, mais dans mon esprit tout se déroule plutôt comme un arrêt au stand de Formule 1. Les opérations s'enchaînent : sortir la poche à eau, récupérer une soupe, attraper quelques morceaux de banane, refaire le plein de grenadine. La soupe est moins consistante que ce que j'imaginais ; il faudra rester vigilant sur les apports solides. Avec la météo fraîche, j'ai également moins bu que prévu et pourrais probablement repartir sans refaire le plein, mais je préfère sécuriser la suite.
Comme toujours, remettre une poche à eau dans le sac relève d'une petite lutte logistique. Étonnamment, cette fois-ci, tout se passe plutôt bien.
J'en profite pour partager rapidement quelques nouvelles avec les proches.
Je n'ai pas chronométré l'arrêt. Mais une chose est sûre : aucune raison de s'attarder davantage.
R0 → R1 en chiffres
R1 L'Arselle → R2 Ref. de la Pra
Et c'est reparti en direction de la Pra. La météo ne s'est pas améliorée. Les rochers sont humides, parfois franchement glissants. J'essaie de me projeter sur l'itinéraire. Une partie du parcours m'est familière : l'approche aux Tour/Bite de l'Homme, le secteur du Lac Achard jusqu'au col de Lessine parcouru de nombreuses fois à ski de randonnée, les lacs Robert et les souvenirs de fins de journée aux Vans après le travail. Plus loin, la longue traversée vers la Pra me ramène à une randonnée effectuée il y a plus de dix ans, via la Vaudaine. Ici, le terrain reste relativement roulant. Il faut conserver cette volonté de contrôle, sans pour autant tomber dans l'excès inverse et perdre du temps inutilement.
La course s'est étirée et les coureurs et coureuses deviennent un peu plus éparses, généralement par groupes. Les dépassements se font sans difficulté. Tout le monde semble installé dans sa course.
En arrivant vers le Lac Achard, nous croisons le premier photographe. Je scrute son visage, connaissant deux d'entre eux des éditions précédentes, mais non. Ma première pensée n'est finalement pas pour la photo mais pour lui. Posté là depuis des heures, immobile sous la pluie, il doit avoir bien plus froid que nous.
Peu après la courte montée vers l'Infernet arrive la première surprise. Les fanions nous envoient à gauche alors que l'itinéraire habituel part plutôt tout droit. Je ne me souviens pas avoir remarqué cette bifurcation sur le tracé. Rien d'inquiétant pour autant : les balises sont là sur un chemin, que nous suivons. Quelques minutes plus tard pourtant, elles s'absentent. Les coureurs devant poursuivent leur progression et, connaissant raisonnablement bien le secteur, je sais que nous sommes dans le bon vallon et la bonne direction. Par précaution, je sors tout de même le téléphone. Mon roadbook embarqué fonctionne en autonomie sur le GPS du téléphone et confirme rapidement notre position. Quelques centaines de mètres plus loin, nous retrouvons le tracé habituel. Je ne saurai jamais vraiment si le balisage était ambigu ou si nous avons légèrement dévié, mais j'espère surtout que ce petit détour ne nous attirera aucun ennui.
Je poursuis l'ascension et dépasse le petit groupe. Au sommet du col de la Botte, quelques bénévoles sont présents. Je leur signale rapidement ce qui m'a semblé étrange avec les fanions avant de repartir. La descente vers le col de Lessine est propice à la course. Celle qui suit vers les lacs Robert l'est beaucoup moins. Le terrain est particulièrement glissant et demande de l'attention. A la cabane des lacs Roberts, un groupe de bénévoles déborde d'énergie malgré le mauvais temps. Virage à droite et c'est parti pour la longue traversée en direction du refuge de la Pra. Je me rappelle vaguement d'un passage un peu raide vers le Léama. Je verrai bien.
Je reste concentré sur les mêmes fondamentaux : respiration, rythme, hydratation, alimenation. Une petite gêne était venue sur l'estomac mais plutôt liée à la fraicheur ambiante : refermer la veste a suffit à la faire passer. J'ajoute une vigilance particulière sur les appuis. Sur ce terrain détrempé, une cheville mal posée ou une glissade idiote seraient bien plus pénalisante qu'un rythme quelques minutes trop lent. Pour l'instant, les sensations restent bonnes.
La pluie continue d'accompagner notre progression. La visibilité diminue même progressivement à mesure que les nuages s'abaissent. Heureusement, les fanions apparaissent régulièrement et confortent la route. Nous sommes désormais vraiment moins nombreux et sans visibilité, j'ai la montagne pour moi, seul. Les écarts doivent se stabiliser du fait de vitesses proches. Arrive la montée du Léama. Et déjà les premiers lacs du plateau de la Pra apparaissent dans la brume. La météo est désagréable, bien sûr. Pourtant, elle crée aussi une forme de bulle. Impossible de voir très loin devant soi, impossible également de mesurer la longueur du chemin qu'il reste à parcourir. D'un point de vue gestion de course, ce n'est peut-être pas si mal même si, à choisir, je préférerais tout de même profiter des paysages. Si je viens en montagne, c'est avant tout pour voir autre chose que mes chaussures détrempées (et non, en réalité, je ne regarde pas mes pieds en courant).
Lac Longet. Lac Claret. Refuge de la Pra. Objectif n°2 atteint, et avec une avance plutôt confortable sur mon scénario de course. Lorsque j'entends un bénévole demander si la deuxième vague commence à arriver, mon ego gonfle. Mais vite rattrapé par la raison : je sais bien que la route est encore bien longue, et c'est peut être aussi mauvais signe de trop bruler d'énergie.
Comme à l'Arselle, le ravitaillement se déroule rapidement. La soupe est bonne, et différente de la précédente. Je refais le plein de grenadine même si ma consommation reste largement inférieure au prévisionnel. Avec cette météo fraîche, la déshydratation semble moins menaçante. Et j'ai de toutes façons cette tendance 'chameau' déjà bien compensée par le fait que je continue à boire toutes les dix minutes. Les signaux restent bons. Les plateaux de fromage et de saucisson seraient extrêmement tentants dans un autre contexte, mais là, ils ne m'inspirent absolument rien. Je reviens naturellement vers les bananes. Les automatismes commencent à s'installer. Les ravitaillements deviennent une routine efficace.
C'est également ici que l'organisation confirme officiellement la suppression du passage par la Croix de Belledonne. Considérant la météo, l'itinéraire rejoindra directement le col de Freydane depuis les Doménons. Une partie de moi comprend parfaitement la décision. Une autre reste un peu déçue. La Croix de Belledonne fait partie de ces sommets emblématiques du massif et c'est l'un des passage obligé de la course. Certes, la différence sur le volume total de course reste assez faible et ne lui enleverra rien. Mais l'Échappée Belle sans la Croix n'est pas tout à fait l'Echappée Belle. Considérons que cette économie me sera salvatrice lorsque la fatigue se fera sentir. À cet instant-là pourtant, je ressens surtout une légère frustration. Etes-vous sûr que l'on ne peut pas y faire le détour ?
J'essaie d'envoyer une photo aux proches mais bien évidemment, d'ici, ça ne capte pas.
R1 → R2 en chiffres
R2 Ref. de la Pra → R3 Ref. Jean Collet
C'est reparti, direction Jean Collet. Ici encore, je connais bien l'itinéraire, entre randonnées, ski de randonnée et quelques sorties d'alpinisme. La vraie question de la section concerne surtout la redescente de Freydane et la stratégie que j'adopterai. Mais avant cela, le programme est relativement simple : montée, plat, montée, et juste un rythme à surveiller et à conserver.
Dans le coup de cul qui précède les lacs du Doménon, nous croisons un membre de l'organisation qui nous alerte sur l'état des rochers. Avec toute l'eau tombée depuis le matin, certains passages sont devenus particulièrement glissants. Je prends l'information, mais pour l'instant les chaussures accrochent bien et les appuis restent sûrs.
Aux Doménons, enfin, un petit bonheur. Les nuages commencent à se déchirer et la vue sur le vallon s'ouvre timidement. Quel plaisir d'enlever la capuche et de ressortir les lunettes de soleil après des heures passées sous la pluie et dans le brouillard. Je garde encore la veste, l'air reste frais, mais le moral monte d'un cran. Avec la visibilité retrouvée, je réalise aussi mieux l'ampleur du 'peloton'. Des coureurs et des coureuses s'étirent tout au long du sentier, parfois très loin devant, parfois très loin derrière. Nous sommes nombreux, mais suffisamment espacés pour que chacun ait malgré tout l'impression de vivre sa propre aventure.
J'en profite pour sortir le téléphone et prendre une photo. L'opération n'a rien de fluide. Le téléphone est rangé dans un sac congélation étanche et chaque manipulation demande un peu de patience. Mais après cette matinée passée à distinguer à peine plus loin que le bout de mes pieds, la vue mérite bien une photo.
J'arrive finalement au col de Freydane. Contrôle de dossard par l'organisation. La pluie appartient désormais au passé et je décide de ranger la veste. Mieux encore, les Trois Pics dont la Croix de Belledonne commencent à se dévoiler. Le spectacle est magnifique. Et forcément, la même pensée revient immédiatement :
Vraiment, ne pourrait-on pas y aller ?
Vient alors la descente de Freydane. Je l'ai parcourue plusieurs fois après la traversées des Trois Pics, et donc avec un bon sac d'alpi sur le dos. Je sais exactement à quoi m'attendre : c'est raide, technique et exigeant. C'est typiquement le genre de terrain où les années passées en montagne m'offrent sûrement un léger avantage. Revient alors le faux dilemme des genoux. Si je me retiens exagérément, ma foulée se dégrade et ils encaissent davantage. Si je descends librement, certains appuis un peu secs vont également provoquer des dégâts. Qu'est-ce que l'on est mieux en montée. Mais soyons honnête : je sais très bien que mes genoux finiront par.. protester à un moment ou à un autre. Autant ne pas perdre de temps tant que tout va bien.
Je décide donc d'y aller franchement. Les bâtons sécurisent les virages et les passages les plus pentus. Dès que le terrain le permet, les jambes déroulent. Sans le poids du sac d'alpinisme, la descente paraît presque facile. Les sensations sont excellentes.
Le Lac Blanc, lui, reste obstinément caché dans la brume. Mais ce brouillard a toujours cette qualité de masquer les distances. On avance sans jamais voir réellement ce qu'il reste à parcourir. Les kilomètres défilent presque sans s'annoncer.
À un moment, une trouée s'ouvre suffisamment pour apercevoir Grenoble et, plus loin, la maison. J'immortalise rapidement l'instant pour la famille qui suit la progression sur téléphone. Quelques messages partiront un peu plus tard lorsque le réseau le permettra.
Le refuge Jean Collet apparaît enfin. Je distingue également plusieurs coureurs et coureuses qui en repartent déjà. Un bref rappel à la réalité. L'espace d'un instant, on finit par oublier que certaines personnes disputent la même course avec plusieurs heures d'avance (et ce au delà du système de vagues). Les élites sont déjà très loin devant. Les confirmés aussi. Et c'est très bien ainsi. Mon défi n'a jamais consisté à jouer une place mais déjàd'aller au bout de cette traversée.
À Jean Collet, je retrouve la routine désormais bien rodée des ravitaillements. Replein de grenadine, soupe, bananes, quelques nouvelles envoyées aux proches. Les sensations restent bonnes même si la fatigue commence à apparaître. Rien d'inquiétant, simplement les premiers signaux indiquant que la journée, les kilomètres et le dénivelé, avancent. J'espère seulement ne pas payer trop rapidement l'enthousiasme mis dans la descente de Freydane. La suite m'inspire d'ailleurs une certaine appréhension. Je sais que la montée de la Mine de Fer peut faire mal qui plus est lorsque les jambes commencent à manquer de fraîcheur. Il faudra probablement se concentrer sur le rythme
R2 → R3 en chiffres
* l'intégralité des tableaux inclut la replanification sans la Croix de Belledonne, et conséquences sur la vitesse cible globale
R3 Ref. Jean Collet → R4 Habert d'Aiguebelle
C'est reparti en direction du Habert d'Aiguebelle. Cette section marque le passage de la première distance 'marathon' de la course. Au programme : la montée de la Mine de Fer et la transition jusqu'à la Brèche de la Roche Fendue, qui peuvent déjà laisser des traces dans les jambes. Puis vient une descente que je connais mal, suivie d'un faux plat que j'ai davantage fréquenté (retour de la Pointe du Sifflet) jusqu'au Pas de la Coche. De là, il ne restera plus qu'à redescendre vers le Habert. Sur le papier, le plat pourrait se courir. Dans la modélisation, ce n'est pas vraiment ce que j'ai prévu ; et c'est tant mieux: les jambes commencent déjà à avoir vécu quelques aventures depuis Vizille.
La montée à la Mine de Fer se passe finalement bien mieux que ce que j'avais anticipé. Le rythme reste maîtrisé. Je dépasse un ou deux participants, puis tombe sur un autre coureur qui a un rythme similaire. Facilitant. Je reste concentré sur les fondamentaux : 'gloup gloup' toutes les dix minutes pour l'hydratation, et alternance barres énergétiques - Dragibus toutes les trente minutes pour l'alimentation.
La transition vers la Roche Fendue commence par une courte descente. C'est là qu'apparaissent les premiers mauvais signaux du côté des genoux. Rien de réellement inquiétant pour le moment. Davantage une information qu'une douleur. Une petite alerte. Chez moi, les douleurs se situent plutôt sur la face interne du genou, comme un pincement à chaque flexion. Avec la fatigue, les kilomètres et l'usure, ce pincement gagne progressivement en intensité. Il finit généralement par rendre le fait de courir compliqué, voire impossible, tout en laissant la marche encore praticable... à condition d'accepter de serrer les dents. Mais nous n'en sommes pas encore là.
La remontée vers la Brèche se déroule sans histoire. Quelques bénévoles nous encouragent au passage. Peut être aussi un contrôle de dossards, je ne sais plus. Puis vient la descente.
Clairement, nous sommes en Belledonne. Rien à voir avec Freydane. Les blocs sont plus gros et donc plus cassants. Impossible de dérouler aussi librement en tout cas avec les genoux qui commencent déjà à se manifester. Je suis probablement au rythme planifié, mais certainement pas au-dessus. Pour autant, je n'ai pas l'impression de me faire beaucoup dépasser. Chacun semble désormais devoir gérer avec une fatigue présente.
Le replat qui suit commence lui aussi à révéler les premiers effets de l'accumulation des kilomètres, exactement comme je l'avais imaginé dans mes simulations. Techniquement, il pourrait se courir. En pratique, c'est plutôt une marche rapide que je privilégie. Certains alternent encore avec quelques phases de course, mais la marche rapide reste très efficace. Dès que la pente reprend ses droits, les quelques mètres perdus sont généralement récupérés sans difficulté.
Ici se manifeste peut-être l'un des inconvénients à connaître le parcours presque par cœur. Mon regard est régulièrement attiré par le Col de la Vache, visible au loin. Pourtant, il n'est même pas l'objectif du moment. Il se situe après le ravitaillement suivant. Alors forcément, une petite partie de moi se demande pourquoi il faut redescendre jusqu'au Habert d'Aiguebelle avant d'y remonter ensuite. Ne serait-ce pas plus rapide d'y aller directement ? Heureusement, les lumières de fin d'après-midi suffisent à détourner l'attention. La pluie a complètement disparu et n'est désormais plus au programme. Rien que pour cela, la journée paraît déjà plus belle.
Peu après le Pas de la Coche, le timing est parfait pour appeler les enfants. Entre goûter et dîner, et j'entrerai ensuite dans une zone où le réseau sera plus aléatoire. Bonus appréciable, la maison est visible depuis le sentier, de l'autre côté de la vallée. L'échange est bref mais fait du bien. Quelques minutes plus tard, il est déjà temps de replonger vers le Habert d'Aiguebelle.
L'ambiance du ravitaillement se devine bien avant de l'atteindre. Le son remonte dans toute la montagne. À mesure que l'on perd de l'altitude, les encouragements deviennent de plus en plus audibles. Impossible de se tromper : l'accueil sera chaleureux. En revanche, la descente commence à sérieusement réveiller les genoux. Une petite voix me suggère de prendre davantage de temps au ravitaillement, de m'asseoir pour la première fois de la journée (ou pas), de souffler vraiment. Après tout, je suis largement dans les temps de mon scénario de course.
Au Habert, je retrouve les habitudes désormais bien installées : remplissage de grenadine, soupe, bananes, abricots secs. J'ai moins bu que prévu sur cette portion et le remplissage est rapide. Peut-être un peu plus fatigué qu'aux ravitaillements précédents. Je souffle quelques minutes et échange avec les bénévoles. D'ailleurs, où en sont les premiers ? Déjà passés depuis près de trois heures, m'explique-t-on. De toute façon, eux disposent de leur propre espace et vivent pratiquement une autre course. Un autre monde. Mon objectif est ailleurs.
Mon arrêt reste finalement assez court. Je repars en direction de Fond de France. Premier objectif 'challenge' de ma course, et pas des moindres
R3 → R4 en chiffres
R4 Habert d'Aiguebelle → R5 Fond de France
Les Vénétiers, je connais. L'Aigleton, je connais. L'Aigleton par les Vénétiers, en revanche, je ne connais pas. Cela reste du sentier de randonnée classique, efficace, exactement le genre de terrain que j'apprécie. La séquence bâtons-pas est bien rodée pour optimiser montées et fatigue. La météo s'est améliorée sans devenir franchement belle. Des nuages laissés par les pluies de la matinée restent accrochés sur le fond du vallon. Les températures commencent à fraîchir, mais c'est justement le niveau idéal pour grimper efficacement. Quelques bénévoles sont postés à l'Aigleton pour nous encourager, mais aussi contrôler les dossards. Plus que quelques kilomètres avant le Col de la Vache.
La courte descente qui suit se passe étonnamment bien pour mes genoux. Mon explication vaut ce qu'elle vaut : tant que les douleurs restent contenues, un rythme un peu plus soutenu sollicite davantage les muscles des cuisses qui semblent, sur l'instant, soulager une partie du travail aux genoux. En revanche, les frottements continuent leur œuvre et je sens bien que l'usure progresse lentement mais sûrement.
Le Col de la Vache m'apporte un double coup au moral. Le premier arrive au pied de la première partie raide : la pluie fait son retour. Pause obligatoire pour remettre la veste par-dessus le tee-shirt. Le second a peu près au même endroit. Je ne sais pas pourquoi, mais dans mon souvenir de la carte, le col n'était qu'une transition gentillette avant une bonne descente vers les Sept Laux. La réalité est légèrement différente. La carte est juste, pas mon souvenir : une vraie montée qui se termine dans en pierrier raide. C'est le premier moment de la course où je bascule en pilote automatique. Les trente à soixante prochaines minutes pourraient être laborieuses. Le cerveau abandonne les réflexions inutiles pour se concentrer uniquement sur le rythme, sans pour autant oublier l'alimentation et l'hydratation. Les encouragements des bénévoles au col portent loin dans la montagne. Mon allure me semble limitée mais je continue d'avancer. Je ne dépasse pas ni ne rattrappe mes prédecesseurs qui n'ont pour autant pas l'air de s'éloigner. Je ne me fais pas rattraper. Tout va bien en fait.
Et puis voilà le col. Franchement, bravo aux bénévoles. Il pleuviote, le vent est froid et vous débordez pourtant d'énergie. Merci.
J'aime bien les descentes en pierriers. Sauter de roche en roche, chercher les bons appuis, lire le terrain. Mais dans l'état détrempé du jour, il s'agit moins de vitesse que de vigilance. Une chute ou une entorse conclurait rapidement l'aventure. J'aperçois encore un ou deux coureurs devant, mais la montagne s'est largement vidée. Il fait gris. Il fait froid.
Au Lac du Cos, la pluie s'intensifie. Je suis pourtant obligé de m'arrêter pour vider mes chaussures de petits cailloux-sable qui commencent à s'accumuler sous les pieds. Ce n'est pas vraiment le bon moment, mais les laisser pourrait abimer les pieds, dont la corne est déjà bien assouplie depuis le début de matinée détrempée. J'improvise un atelier chaussage sur un rocher. Mais problème : mes mains sont engourdies et refaire correctement les lacets devient une épreuve en soi. J'ai bien les gants, mais je préfère les préserver secs pour la nuit à venir au cas où. Après plusieurs minutes de lutte, la première chaussure est refermée, mais bien moins serrée que ce qu'il faudrait. Tant pis, ça tiendra comme ça. Les quelques gravillons présents dans la seconde resteront quant à eux en place, ils me gênent moins et je préfère une chaussure bien lacée. Plus aucun coureur en vue. Je repars seul sur le plateau, toujours accompagné par une pluie décidément tenace.
Quelques minutes plus tard, c'est le déluge. Une averse de grêle, ou plutôt de grésil, s'abat brutalement. Les projectiles fouettent douloureusement les jambes laissées nues par le short. Je n'avais encore jamais été autant mouillé de la journée, ce qui n'est peu dire après les heures passées sous la pluie du matin. J'ai la désagréable impression de baigner dans mon caleçon. Comme si cela ne suffisait pas, un vent soutenu se lève au même moment. Il doit faire cinq ou six degrés. Le ressenti est largement inférieur. J'ai froid. Vraiment froid.
Je sais que le refuge des Sept Laux n'est pas très loin et pourrait offrir un abri si la situation empirait. A toute peine sa bonne nouvelle ? le froid anesthésie totalement les genoux. Je ne sens presque plus rien : ni les douleurs aux genoux, ni les mains. La gestion de course laisse progressivement place à une forme de gestion de crise. Je décide alors d'accélérer franchement. Plus vite j'avance, plus vite je suis proche du refuge. Plus vite j'avance, plus je produis de chaleur. Je sais bien que les genoux finiront par présenter l'addition, mais à cet instant la priorité est ailleurs.
Le grésil ne dure finalement qu'une dizaine de minutes. Le vent et l'humidité, eux, s'installent durablement. Impossible de se réchauffer facilement. Je ressors alors des techniques bien connues des onglées d'hiver : une main sous l'aisselle, puis l'autre, puis la première de nouveau. Quuelques moulinets de bras. À peu près certain que personne n'était assez proche pour m'entendre, je passe plusieurs minutes à m'auto-persuader en répétant à voix haute : « J'ai chaud. Chaud chaud chaud. ». Pas aussi efficace qu'escompté.
Le plateau finit enfin par se terminer. Commence alors la descente. Cette année, l'Échappée Belle descend directement sur Fond de France au lieu de passer par le Pleynet. J'avais imaginé l'autre version comme interminable et ai donc accueilli favorablement cette modification du parcours. La variante est cependant plus raide, peu roulante sur sa partie haute puis joueuse dans les bois, entre racines et terrain humide. Les genoux, et pas seulement eux, montrent désormais de vrais signes de fatigue. J'ai hâte d'arriver à Fond de France.
Le soleil se couche. Je sors la frontale un peu en avance. Comme pour les couteaux en ski de randonnée, il vaut mieux la.les mettre trop tôt que trop tard. La journée a déjà été suffisamment longue pour éviter de trébucher stupidement sur une racine mal placée. La descente se poursuit normalement, devenant d'autant plus longue dans ma tête que je me rapproche du ravitaillement.
Puis apparaît enfin la route de la Martinette. Avec la fatigue, l'envie de courir n'est pas vraiment là, mais il y a du monde, des encouragements, de l'ambiance. Alors je relance une petite foulée. La fatigue provoque quelques vagues d'émotion inattendues et une pensée s'impose : "waouh. J'ai réussi à atteindre Fond de France". Et largement plus vite que ce que j'avais imaginé.
Fond de France. Base de vie. Psychologiquement mi-course même si discutable dans les chiffres. Mon programme est simple : manger, me changer propre et sec et dormir deux heures. Avec le décalage du départ, le timing est même parfait. Un redémarrage vers minuit ou une heure du matin, presque comme pour une bonne course d'alpinisme.
Je récupère mon sac d'allègement puis prends la direction du réfectoire. L'assiette de pâtes est un véritable bonheur après une journée entière à avaler essentiellement du sucre. Une seconde assiette serait probablement une bonne idée. Mon estomac, lui, n'est pas trop intéressé.
Je rejoins ensuite le dortoir et me change en prévision de la suite de la course, par nuit fraiche. Les prévisions donnaient 3°C au plus froid. Caleçon sec. Chaussettes sèches. Tee-shirt manches longues. J'enfile également le collant de course qui, en comprimant un peu les jambes, soulagera quelque peu les genoux. Je règle le réveil dans deux heures et...
...essaie de dormir.
La fatigue est pourtant bien là. Les paupières sont lourdes. Mais le sommeil, lui, refuse de venir. L'ambiance de Fond de France est particulièrement animée et les dortoirs sont installés juste au-dessus de la fête. Impossible de trouver le calme nécessaire. Je me persuade que cela va finir par venir. Après tout, vu mon état de fatigue, comment pourrait-il en être autrement ?
Et pourtant non. Un traileur arrive, s'endort presque immédiatement, se met à ronfler, puis son réveil sonne trente minutes plus tard. Il repart. Moi, je suis toujours réveillé. Lorsqu'il reste environ une heure avant mon réveil, j'abandonne l'idée. Tant pis pour le sommeil. J'essaierai au prochain relais. Au final, je viens surtout de perdre une heure sans récupérer (en tout cas, sans dormir), et sans compter les conséquences possibles sur la suite de la course.
Je rends finalement le sac d'allègement, attrape un café, et me prépare à repartir dans la nuit.
R4 → R5 en chiffres
Rouge, pour la bascule d'un sommeil attendu en pause superflue.
R5 Fond de France → R6 Gleyzin
Je connais très bien la montée qui suit. J'adore les randonnées dans la Grande Valloire, en passant par les lacs de la Folle, le Lac Blanc (qui reste pour moi le plus beau de Belledonne), puis le Lac Noir, le Lac Glacé et le retour par l'Oule et le Léama. La montée vers le premier chalet de la Grande Valloire n'est autre que l'approche de cette randonnée. D'habitude, c'est le matin, il fait frais, les jambes sont légères et j'avale tout cela bien bien vite. Là aussi il fait frais. On pourrait même dire que c'est aussi le matin. Mais une différence de taille est là : les jambes ont déjà une journée dans la vue.
L'heure passée allongé à Fond de France a tout de même apporté un peu de repos. Pas un redémarrage à neuf, loin de là, mais un léger coup de pinceau sur la fatigue accumulée. Le plat jusqu'au parking de Comborcière se fait d'un bon pas. Un binôme me dépasse en trottinant. J'hésite quelques secondes à les suivre mais ils ne me distancent finalement pas tant que ça. Restons raisonnable. Restons en contrôle. Toujours les quelques gorgées toutes les 10 minutes quoiqu'un peu plus espacées en réalité dans la nuit, le sucre toutes les 30 minutes
Et voici la montée. Comme le brouillard pendant la journée, la nuit crée une sorte de bulle dans laquelle le temps s'écoule différemment. Parfois il accélère. Parfois il ralentit. Mon rythme semble suivre la même logique. Je finis par redépasser le binôme. Je croise également un coureur en difficulté. Pourtant, de mon côté, j'ai déjà l'impression de me traîner lamentablement. Les jambes sont lourdes. Les paupières aussi. J'ai envie de dormir. Une partie de mon cerveau commence même à envisager sérieusement de s'allonger cinq minutes au bord du sentier. En regardant les chiffres plus tard, je me rendrai compte que cette montée était effectivement lente. Mais finalement moins lente que ce que j'avais moi-même planifié.
Je ne m'arrête pourtant pas et poursuis mon chemin. Même de nuit, je reconnais les lieux. Les virages. La sortie de la forêt. Les zones de myrtilliers. Puis apparaît une lueur inhabituelle. Je ne m'y attendais pas, mais un poste ravitaillement-bénévole semble être installé au chalet de la Grande Valloire. Un énorme feu se voit de loin dans l'obscurité. Je croise une bénévole qui monte vers le chalet puis probablement vers le col de la Valloire pour la "Traversée Nord" (96km). C'est à ce moment que je réalise quelque chose : demain, ou plutôt tout à l'heure, la montagne va progressivement se remplir des participants des autres formats de course. Jusqu'ici, la fréquentation restait très raisonnable. Je crains un peu la suite. Trop de monde risque de casser le sentiment d'aventure que je viens chercher ici. Enfin, nous verrons bien.
Au chalet de la Grande Valloire, je suis probablement au plus fort du manque de sommeil. Le cap physiologique de la nuit blanche n'est pas encore franchi et mon corps lutte contre lui-même. Un coca, quelques fruits, une courte pause. Rien de plus. La pause manque d'énergie. La suite jusqu'au Léama est relativement roulante : quelques montées, quelques descentes, rien de très marqué. Mais je sais également qu'elle peut sembler interminable. Dans la nuit, il devient parfois difficile de distinguer si les points lumineux au loin sont des frontales ou simplement les bandes réfléchissantes des fanions. Je repars.
Le binôme que j'avais redoublé dans la montée me repasse en courant. Pas les autres. Juste eux. Mais cette fois, je n'ai aucune envie de trottiner. Marcher à bon rythme constitue déjà un objectif très raisonnable. Finalement, la progression se déroule sans trop de difficultés. J'avais imaginé que cette portion me ferait davantage souffrir. Voici déjà la descente vers le Léama. Je croise un autre binôme arrêté à une intersection. En altitude et sur un terrain dégagé, j'appréhendais un peu les températures annoncées, d'autant plus après les semaines de canicule auxquelles nous étions habitués. Pourtant, tout va bien. Au Léama, un contrôle de dossard nous attend. Au milieu de ce qui est désormais "ma" nuit, l'échange reste bref. Contrôle du dossard. Encouragements. Puis je poursuis ma route.
Et là, presque sans prévenir, le corps redémarre. La nuit blanche est passée. Les yeux se rouvrent. Le moteur se rallume. Les douleurs aux genoux sont toujours présentes mais revenues à un niveau acceptable, quelque part entre une simple information et une gêne réelle. La fraîcheur extérieure, le collant et peut-être tout de même l'heure passée à Fond de France y sont sans doute pour quelque chose.
C'est parti pour une descente courue en forêt. La première partie est agréable. La seconde est nettement plus raide et il me tarde d'arriver au Gleyzin. D'ailleurs, pourquoi nous faire redescendre aussi bas alors qu'il serait si simple d'aller directement vers l'Oule depuis le Léama ? Évidemment, je suis bien content de trouver un ravitaillement au passage. Mais tout de même...
L'arrivée au Gleyzin se fait à contre-sens d'autres concurrents. Je croise les coureurs qui remontent déjà vers le Moretan. Ce n'est pas une surprise : il suffit de lever les yeux pour apercevoir, disséminées dans la montagne, de petites étoiles blanches des frontales progressant dans la nuit.
Au Gleyzin, routine habituelle : remplissage de grenadine, quelques bananes, un rapide état des lieux. Une question se pose néanmoins. Dormir ou ne pas dormir ? Ici au moins, l'endroit semble calme. Mais le coup de fatigue est passé et je n'ai plus vraiment envie de m'allonger. La montée du Moretan est longue ; autant la faire de nuit. Qui sait, il y a peut-être même un lever de soleil à aller chercher au sommet.
Vous n'auriez pas un café ? Mon gobelet est généreusement rempli de poudre de café lyophilisé puis complété d'eau bouillante. Je mélange comme je peux, en bois la moitié. Allez, c'est reparti.
R5 → R6 en chiffres
R6 Gleyzin → R7 Périoule
L'étape suivante est un secteur que je connais finalement assez mal. Je n'ai parcouru qu'une partie de l'itinéraire, entre le refuge de l'Oule et le col de la Grande Valloire, et encore dans l'autre sens. J'avais pris le temps de regarder le topo avant la course : la montée vers le Moretan s'annonçe sérieuse, surtout avec la fatigue déjà bien installée. Mais au fond, ce sont exactement ces montées-là que j'aime. Longues, raides, sans ambiguïté. Un petit faux plat au fond du vallon pour commencer, puis ça grimpe.
Sauf que cette fois, le corps ne répond pas. Quelque chose bloque. L'estomac est complètement retourné. Je n'arrive plus à boire correctement et encore moins à manger. La sensation est plus proche de l'envie de vomir que d'une simple écœurement. J'accuse immédiatement le café lyophilisé du Gleyzin, sans aucune preuve d'ailleurs. Quelques gouttes tombent. Pluie ou humidité des arbres, difficile à dire. Le sentier se redresse. Chaque pas devient laborieux.
Mais qu'est-ce que c'est que ce rythme ? Un escargot irait plus vite ! Des frontales derrière moi commencent à se rapprocher.
Et l'énergie continue de diminuer. Il faudrait pourtant remettre du carburant dans la machine. Les réserves doivent être au plus bas après tout ce qui a déjà été parcouru. Je tente un Dragibus. Immédiatement, l'estomac proteste. Tant pis. Ce sera tout. Ce n'est pas la première fois que je monte en état proche de l'hypoglycémie. Ce n'est ni agréable ni efficace mais ça se fait. La direction reste la même. Il est absolument inimaginable de ne pas aller au Morétan.
Au refuge de l'Oule, un contrôle de dossard. Les bénévoles insistent sur un point : bien bifurquer à gauche vers le Moretan et ne pas suivre l'itinéraire de la Grande Valloire duquel arriveront bientôt les coureurs de la Traversée Nord. Le conseil est pertinent mais paradoxalement, il me pertube plus qu'autre chose. Pendant plusieurs dizaines de minutes, je me surprends à chercher en permanence un éventuel fanion partant vers la gauche alors que le balisage est en réalité parfaitement limpide lorsque le moment arrive.
L'estomac reste en carafe. J'avance au ralenti. Une chose est certaine : à Périoule, je fais une vraie pause pour remettre un peu d'ordre dans tout ça.
La bifurcation vers le Moretan arrive finalement. Des frontales progressent devant moi et au col. Il semble si proche. Et pourtant toujours loin. Le dernier pierrier est pénible. Chaque pas demande davantage d'efforts qu'il ne devrait. Mais le col finit par apparaître, accompagné des encouragements des bénévoles. Finalement, j'ai à peu près tenu le rythme des compagnons aperçus plus bas dans la montée.
Et soudain, le vallon du Moretan s'ouvre devant nous. Les premières lueurs de l'aube commencent à colorer le ciel.
Qu'est-ce que c'est beau la montagne.
La descente qui suit est annoncée comme technique. Des cordes ont été installées pour sécuriser plusieurs passages. En théorie, c'est exactement le genre de terrain que j'apprécie et qui devrait jouer en ma faveur. En théorie seulement.
Avec la fatigue accumulée, je préfère malgré tout rester prudent. Après quelques essais, je constate rapidement que la corde traversant le névé m'est plus encombrante qu'utile. Quelques pas glissés façon ski en chaussures de trail s'avèrent finalement plus efficaces et moins traumatisants. Arrive ensuite l'impressionnante descente de la moraine. Là encore, des cordes équipent le passage. Mais les différences de rythme entre participants les rendent presque problématiques. Les cordes passent parfois dans les jambes des uns et des autres. Je préfère ralentir franchement et laisser passer plutôt que de risquer un croche-pied involontaire.
C'est à ce moment qu'arrive la tête (en tout cas des rapides) de la Traversée Nord. De la fraîcheur. Du rythme. Des pierres qui roulent sous leurs pieds et autour. Peut-être suis-je trop fatigué pour juger correctement la situation, mais l'ensemble me paraît particulièrement accidentogène. Je me décale largement pour laisser passer le train rapide. Sur ce coup-là, je n'ai aucun doute sur mes préférences et sais exactement pourquoi je recherche généralement la solitude ou les petits groupes en montagne. Ce moment correspond assez précisément à ce qui me rebutait dans l'idée même de participer à une course. Cela dit, mon jugement n'est peut-être plus totalement impartial après plus de vingt heures éveillé, environ soixante-quinze kilomètres, six mille mètres de dénivelé et une hypoglycémie en cours.
L'aube poursuit lentement son installation avec de belles couleurs. Malheureusement, le terrain ne se prête guère aux séances photo. Je continue vers Périoule. Les douleurs aux genoux sont revenues mais restent gérables. Les pieds commencent également à se manifester, aux talons comme sous les voûtes plantaires. Hum... cela promet pour la suite. L'estomac, lui, semble un peu se calmer. Quelques Dragibus recommencent à passer.
Il y a aussi une petite voix qui commence à apparaître quelque part dans un coin de ma tête. Une voix discrète mais nouvelle. Celle qui ose enfin regarder vers l'arrivée. Il reste encore énormément de chemin à parcourir, bien sûr. Mais j'ai avancé plus vite que prévu et la marge sur les barrières horaires reste confortable. Il faudra certainement serrer les dents un moment. Pourtant, les scénarios dans lesquels cette aventure ne se termine pas en faisant sonner la cloche deviennent progressivement moins nombreux.
Les bénévoles de Périoule nous accueillent avec une énergie toujours aussi impressionnante. Je ne trouve pas l'endroit particulièrement propice à une sieste. Je contrôle rapidement l'état des pieds et pose un Compeed sur le talon gauche. Mon voisin de banc est ravi de récupérer le second. Quant à ma poche à eau, on part sur un changement radical : fin de la grenadine, début du Coca. Il faut réconcilier cet estomac avec la course, et j'ai déjà dans mon passé quelques expériences positives, quoique relativement anciennes, avec une consommation particulièrement inadaptée de cette boisson.
C'est reparti.
R6 → R7 en chiffres
R7 Périoule → R8 Super Collet
Je connais moins bien la partie nord de Belledonne. C'est plus loin de Grenoble, sans doute un peu plus forestier aussi. Cette étape m'est totalement inconnue. Sur le papier, elle paraît presque anodine : un peu de plat, une descente, une montée, puis de nouveau du plat jusqu'au Super Collet en passant par le refuge de Pierre du Carré. À peine une dizaine de kilomètres et environ 800 mètres de dénivelé positif et négatif. Une petite étape. Du moins lorsqu'on la regarde depuis son canapé. Avec près de vingt-cinq heures d'effort dans les jambes, les douleurs aux pieds et les genoux déjà bien entamés, la lecture du terrain devient un peu différente. L'objectif est simple : avancer tranquillement mais sûrement tout en essayant de remettre la machine bien en marche après la péripétie du café.
Le Compeed a atténué la douleur au pied, ce qui est déjà une petite victoire. Les genoux, eux, restent fidèles au poste. Difficile de courir sur les portions où cela serait pourtant pertinent. Le premier faux plat descendant se passe néanmoins à bon rythme. Puis la pente se raidit et rappelle immédiatement à l'ordre. Les pincements sont là à chaque pas. Plus loin, lorsque le terrain redevient plus roulant au fond du vallon, je relance malgré tout une petite foulée. Et voici déjà le premier coup de cul du jour.
Un sentier de randonnée droit dans la pente. Je finis presque par me dire que j'en ai un peu marre de monter. Presque. Car dès que le terrain devient franchement raide, je retrouve finalement quelque chose que j'aime. Les bâtons trouvent leur rythme, les jambes suivent comme elles peuvent et la progression redevient efficace. Je vois moins de dossards rouges de l'Intégrale ce matin. Les allures à ce niveau se sont probablement stabilisées depuis longtemps. En revanche, les dossards verts de la Traversée Nord sont partout. Plus frais. Plus rapides. Plus alertes. Aujourd'hui, c'est clairement moi qui me fais dépasser. Cette montée a toutefois un avantage : elle fait presque oublier les douleurs aux pieds et aux genoux. Malgré la pente, elle passe plutôt bien.
Petit coup d'œil au téléphone. Si tout s'aligne, Hélène devrait pouvoir me rejoindre au Super Collet. Le timing est un peu délicat car je suis finalement plus en avance que prévu. Mais vu ma vitesse actuelle, cela devrait finir par matcher.
La transition entre le sommet de la montée, le refuge de Pierre du Carré et le Super Collet me paraît interminable. Pourtant le terrain reste relativement roulant. Mais les kilomètres ont désormais une drôle de façon de s'écouler. Ils passent lentement. Très lentement. Puis enfin la forêt s'ouvre et j'arrive sur le secteur du Super Collet. Changement d'ambiance immédiat. Il y a du monde partout. Des spectateurs, des bénévoles, des coureurs. Après tant d'heures relativement seul en montagne, l'agitation est surprenante.
Les fanions semblent filer tout droit vers le ravitaillement.
Tout droit... ou presque. Encore un peu embrumé par la fatigue, je manque la bifurcation qui décale le chemin de quelques mètres sur la gauche. Résultat : me voilà embourbé dans une tourbière avant de comprendre mon erreur. Je traverse ensuite tant bien que mal pour rejoindre le sentier et les autres coureurs. Comme si mes pieds n'avaient pas déjà passé suffisamment de temps dans l'eau. Heureusement, le deuxième sac d'allègement m'attend ici. Je vais pouvoir régler ce cas rapidement.
Super Collet. Deuxième base vie, ou équivalent. J'enfile des vêtements propres. Je garde le collant qui semble aider un peu les genoux mais abandonne les manches longues. Le soleil s'est enfin invité à la fête et cela fait un bien fou. Les chaussettes sèches aussi, d'ailleurs.
Les navettes montant depuis Allevard sont bloquées dans la circulation créée par l'événement. J'ai donc un peu de temps à tuer avant l'arrivée d'Hélène. J'avais envisagé de faire une sieste ici. Il y a bien les lits de camp nécessaires. En revanche, côté calme, nous repasserons. Entre l'animation, les annonces et le va-et-vient permanent des participants, toute tentative de sommeil semble vouée à l'échec.
Je profite donc du temps disponible pour préparer la suite. Au ravitaillement, mauvaise surprise : il n'y a plus de soupe. On nous indique gentiment que nous pouvons aller *acheter* un plat de pâtes au stand voisin. Ce n'est pas exactement ce que j'avais imaginé en arrivant. Tant pis. Les bananes feront l'affaire. Le Coca continue d'être mon principal partenaire pour l'hydratation.
En me promenant sur le site, je découvre également la présence de stands de kinés et de podologues. Pourquoi pas essayer ? J'opte pour le podologue. Avec plus de vingt-quatre heures passées dans l'humidité, les plis de la voûte plantaire sont irrités. Rien de dramatique, mais suffisamment douloureux pour mériter une attention particulière. Les talons présentent également de sérieux échauffements. La peau est devenue blanchâtre, presque translucide.
La podologue se met au travail. Séchage à l'alcool. Massage avec un baume cicatrisant. Diagnostic rapide. Passage obligé sur le sujet Compeed : selon elle, il ne faut jamais utiliser de Compeed. Il vaudrait mieux une compresse correctement maintenue. C'est noté pour la prochaine.
Je n'hésite pas longtemps concernant les chaussures. La paire de rechange est parfaitement sèche, mais elle est aussi plus ancienne et nettement moins amortissante. Vu l'état des genoux, l'amorti l'emporte largement sur le confort de chaussures sèches. Et puis les sentiers sont détrempés. Il suffirait probablement de quelques minutes pour ramener la deuxième paire au même état que la première.
Finalement la navette arrive. L'entrevue avec Hélène reste assez courte mais elle fait énormément de bien au moral. Quelques mots, quelques sourires, un rapide point sur la suite. Elle pourra également me revoir un peu plus haut grâce au télésiège.
Il ne reste plus que trois étapes avant Aiguebelle et la cloche. Rien que cette idée redonne de l'énergie. Les sections restantes sont moins raides et plus roulantes, plus longues aussi. Pour être réellement efficace, il faudrait pouvoir courir davantage.
Espérons que la pause au Super Collet ait produit un peu de magie.
R7 → R8 en chiffres
R8 Super Collet → R9 Val Pelouse
La foule. Au redémarrage du Super Collet, il y a les coureurs de la course des Crêtes, ceux de la Traversée Nord et ceux de l'Intégrale. Et si nous partageons désormais quasiment le même itinéraire, nous ne partageons certainement pas le même état de fraîcheur. Pour certains, c'est le départ. Pour d'autres, un tiers (?) de course. Pour nous, les intégralistes, nous venons de franchir la barre symbolique des cent kilomètres. Enfin, sur le papier. Cette année, l'absence du passage par la Croix de Belledonne fausse un peu les chiffres, mais l'idée reste la même. En passant, tient mon premier 100km ! :-)
Certes, la piste de ski est large au départ et personne ne se marche dessus. Mais tout ce monde, très honnêtement, ne me plait pas. La montée vers le sommet du télésiège se déroule normalement pour quelqu'un qui a déjà plus de vingt-quatre heures de course dans les jambes. J'ai même l'occasion d'échanger avec un participant des crêtes, que je suis, qui s'émerveille de l'intégrale. Lui n'est pas dans la tête de sa vague. Déjà le sommet. Et malgré tout ce que je viens d'écrire, il faut reconnaître que la vue dégagée sur Belledonne sous le soleil donne du sens à l'ensemble. Je retrouve Hélène pour un dernier bisou avant de replonger dans la montagne.
Il n'y aura pas eu de miracle au Super Collet : les douleurs aux pieds et aux genoux continuent leur progression tout au long de la section, jusqu'à transformer cette étape en véritable supplice. Si je devais en oublier une seule, à cause de son incofort, ce serait clairement celle-ci. Très vite, je passe en pilote automatique. Cerveau débranché. Un pas après l'autre. Poser le pied gauche fait mal. Poser le pied droit aussi. Talon ou pointe, peu importe. Plier les jambes n'arrange rien. Le plat commence à être pénible. Les marches trop hautes en montée également. La descente.. je ne vous en parle pas.
L'étape est longue. Dix-huit kilomètres. Je fais rapidement le calcul : cinq à six heures pour atteindre Val Pelouse dans cet état. Là où une petite foulée serait normalement possible et bienvenue, je ne peux désormais plus faire grand-chose d'autre que marcher.
Mais en poursuivant le raisonnement, il ne restera ensuite qu'une trentaine de kilomètres. Une grosse dizaine d'heures à serrer les dents. Et cela rentre toujours largement dans les barrières horaires. Cette idée est un bon moteur.
Bon an mal an, je poursuis donc mon chemin. Je laisse passer des {dossards} violets. Puis des verts. Puis encore des violets. Et d'autres violets. Et quelques autres verts. Une petite satisfaction malgré tout : je suis dans le flot du rouge puisque je n'en vois pas ou peu. Bien sûr, se faire dépasser en permanence donne une impression désagréable de stagnation. Mais je ne compare pas les bonnes choses. L'objectif n'a jamais été le classement ni même le chrono. L'objectif, c'est la cloche d'Aiguebelle. Et sur le papier, elle reste tout à fait accessible.
Au refuge des Férices, un Coca puis je repars. Les indications des bénévoles se révèlent parfois trop optimistes et le « plat descendant jusqu'à Val Pelouse » annoncé quelques kilomètres plus loin ressemble assez peu à un plat et encore moins à une descente continue. Quelques coureurs de l'Intégrale sont également là. Un binôme dont l'un lutte avec une cheville douloureuse mais repart pourtant en trottinant. Chapeau parce que 'tu' boitais vraiment bien. Un autre qui découvre avec une certaine amertume sur cette course les joies des douleurs aux genoux et partage avec moi son bonheur jusqu'à Val Pelouse. Au moins cela permet de discuter un peu.
À partir du col de la Frêche, je retrouve un itinéraire parcouru autrefois en direction des Grands Moulins. La descente ne devient pas plus agréable pour autant. Val Pelouse semble reculer à mesure que j'avance. Les couleurs de l'après-midi sont magnifiques et les paysages valent largement le détour. Heureusement d'ailleurs, car les jambes, elles, ne trouvent plus grand-chose d'agréable à la situation.
Enfin Val Pelouse.
C'est le moment de réfléchir à la stratégie. J'ai toujours largement le temps de terminer la course en marchant et cela fait désormais plus de trente heures que je n'ai pas dormi. Il serait quand même souhaitable de ne pas de s'écrouler de fatigue quelque part entre deux vallons. Tentons donc une vraie pause ici et nous aviserons ensuite. Quitte à finir en pleine nuit, peu importe.
Au ravitaillement, je retrouve les stands de kinés et de podologues. À ce stade, il serait presque dommage de ne pas en profiter. Le repos commence donc sur une table de soins. Les pieds sont séchés puis pansés différemment. Une compresse imbibée de baume est placée sous chaque voûte plantaire et sur chaque talon, le tout soigneusement et solidement maintenu par des bandes élastiques. Les genoux sont également examinés. Rien de cassé, rien d'inquiétant mécaniquement d'ailleurs. Juste une irritation des tendons provoquée par des milliers et des milliers de répétitions du même mouvement (à la fin, ma montre donne deux cent mil pas). Les mauvaises langues parleraient sans doute d'entraînement insuffisant. Personnellement, j'appelle cela une vieille connaissance avec une situation de genoux similaire, pour une rando qui elle, manquait d'entrainement. Les deux genoux sont finalement strappés avant de retrouver leur place dans le collant de course.
Direction les lits de camp. Je m'allonge. L'heure a déjà tourné. Je ne programme donc qu'une heure de repos.
Et je coupe le réveil au bout de trente minutes.
Je ne sais pas si j'ai réellement dormi. J'ai vu plusieurs fois le minuteur. J'ai entendu le bruit autour de moi. Pourtant, quelque chose a changé. Le corps semble un peu plus calme. Comme si un cycle s'était malgré tout déroulé quelque part sans que je m'en rende vraiment compte.
Je me relève. Je relace les chaussures un peu plus largement pour laisser vivre les pieds entourés de sparadrap. Je remets le sac sur les épaules. J'enfile déjà des vêtements chauds. Le vent semble souffler dehors et la soirée approche rapidement.
Puis je reprends le sentier.
Direction la fin de l'aventure.
R8 → R9 en chiffres
R9 Val Pelouse → R10 Le Bourget en Huiles
Repartir après une heure et demie d'arrêt est forcément plus confortable. Difficile en revanche d'évaluer réellement l'état de forme. Je suis sans difficulté particulière les coureurs qui quittent Val Pelouse en même temps que moi. J'ai déjà intégré l'idée que les deux dernières étapes seraient longues, douloureuses et probablement bien plus lentes que ce que j'aurais aimé. Mais au fond, cela m'importe assez peu. Je vois déjà la cloche. À partir d'ici, une fois R9 derrière moi, il ne reste plus grand-chose qui puisse réellement m'empêcher d'aller au bout. Un photographe est posté au col de la Perrière, juste avant la première descente.
Miracle.
La pause a fonctionné. Les soins ont fonctionné. Je peux à nouveau poser les pieds sans grimacer à chaque appui. Les genoux sont revenus à un niveau de douleur acceptable. Je sais parfaitement que ce répit ne durera pas, mais il offre au moins quelques temps de soulagement. La première descente est donc efficace. La remontée vers le col de la Perche aussi. Puis celle vers Arbaretan. Le parcours des crètes au Grand Chat, avec le Mont Blanc en toile de fond, est magnifique. Les lumières de fin de journée, les reliefs découpés et la vue sur le Mont Blanc donnent au paysage une allure presque irréelle. Après un départ dans la pluie et le brouillard, la montagne nous gâte franchement.
Mais toute sortie en montagne finit toujours de la même manière : par une longue descente. Souvent plus longue encore dans la tête que sur la carte. C'est exactement ce qui nous attend jusqu'au Bourget-en-Huile. Et ce sera également le programme de la dernière étape.
Les genoux restent fragiles et je n'ose pas trop lâcher les brides dans un premier temps. Au col du Champet, les bénévoles sont équipés d'une corne de brume qui s'entend à des kilomètres. Impossible de passer devant eux sans relancer un peu la machine. Les cuisses reprennent une partie du travail et soulagent temporairement les articulations. Petit à petit, j'accélère. Un groupe se forme naturellement et nous descendons ensemble à bonne allure.
Le crépuscule s'installe. Les frontales ressortent une nouvelle fois des sacs. Le ravitaillement du Bourget-en-Huile se fait entendre de très loin. Suffisamment loin pour donner l'impression qu'il devrait déjà être là depuis longtemps.
Puis, au détour d'un sentier, un visage familier apparaît.
JPP est venu me saluer.
Le gain d'énergie est immédiat. Nous courons ensemble jusqu'au ravitaillement. Les douleurs aux genoux ? Pendant quelques minutes, elles disparaissent complètement de mes préoccupations. Comme souvent, le cerveau est parfois un meilleur antidouleur que n'importe quel médicament.
Je n'avais jamais vraiment réfléchi à une stratégie de fin de course. Dans mes scénarios, il était assez probable que je sois en mode survie. Mais quand même, une petite voix se demandait de temps à autres si une planification plus agressive ne serait pas plus rigolotte aussi. Le fait que ce soit mon premier (ultra-)trail m'avait naturellement poussé vers la prudence. D'où une planification volontairement conservatrice.
Mais là, quelque chose a changé.
Je viens de parcourir R9-R10 en moins de quatre heures alors que j'avais mentalisé calvaire en cinq. Je regarde le chronomètre. Je fais quelques calculs. Si je passe la dernière section en moins de quatre heures elle aussi, la barre symbolique des quarante heures devient accessible (ne me demandez pas la signification des 40h, c'est juste un chiffre qui sur l'instant est devenu quelque chose).
D'un coup, le cerveau se rebranche.
La mécanique reste dans l'état que l'on connaît. Les genoux sont HS et ne tiendront pas à la prochaine descente. Les pieds ont clairement vécu plusieurs vies en trente heures. Mais le moteur est dispo et a bien envie d'envoyer.
Ravitaillement. Top chrono.
Je gobe une soupe.
J'enlève la veste, il va faire chaud!
Euh...
Non, il fait quand même sacrément froid sans la veste.
Je remets la veste.
Top chrono.
Deux minutes.
Départ.
R9 → R10 en chiffres
R10 Le Bourget en Huiles → R11 Aiguebelle
Départ au pas de course sur le plat. Oui, oui, au pas de course. Je dois même toucher les 7 km/h (ou 8, la montre n'est pas précise en mode ultra). Qui rigole ? Après plus de trente heures d'aventure, là, je suis en sprint.
L'ambiance a changé. Les allures autour de moi sont nettement plus rapides que sur la section précédente. On sent que la fin approche. On sait surtout qu'elle est désormais accessible. Le challenge n'est plus seulement théorique. Il est là, juste devant. Alors tout le monde est tiré par l'arrivée.
Le plat défile rapidement et j'accroche un coureur de la Traversée Nord accompagné de son pacer. Leur objectif semble simple : monter vite. Le mien aussi. J'avais imaginé la montée vers la Batterie de Rochebrune plus courte, plus roulante, presque confortable. La réalité ressemble davantage à un sentier forestier humide, glissant et plutôt physique.
Pourtant, les jambes tiennent. La mécanique tient. Les deux loustics envoient franchement, mais j'arrive à rester au contact. Pas loin de 900m de d+/h. Et puis voici déjà la fin de la montée
Fin de la plaisanterie aussi, début du calvaire.
Je sais parfaitement ce qui m'attend maintenant. Je ne gagnerai plus de temps dans cette descente que je vais simplement et durement subir. Je souhaite donc bonne continuation à mes compagnons de montée et les regarde s'envoler dans la nuit.
Les pansements aux pieds continuent heureusement à faire leur travail. Ou plutôt, les douleurs aux genoux sont désormais tellement dominantes qu'elles rendent celles des pieds presque anecdotiques. La descente paraît interminable. Aiguebelle s'entend rapidement. Puis Aiguebelle se voit. Mais entre voir Aiguebelle et atteindre Aiguebelle, il reste manifestement une éternité.
Une partie des coureurs dépassés dans la montée me repasse naturellement dans la descente. C'était bien le scénario planifié. Pas forcément plaisant. Mais chacun son terrain.
Et puis, au détour d'un virage, apparaît quelque chose d'extraordinaire.
Du bitume.
Du plat.
Je reprends un petit footing. Pas élégant. Pas rapide. Mais un footing quand même.
Je passe devant les parkings. Le camion est là. Mon lit est là. Cette perspective est fort attractive. Qui plus est qu'Hélène m'a fait la surprise de m'y retrouver.
Virage.
Bip bip.
Le portique du pré-finish.
Ligne droite.
Cette fois je cours vraiment.
C'est ici même que nous prenions le bus, sous la pluie, ce qui semble appartenir à une autre vie tant il s'est passé de choses depuis.
Derniers mètres.
Les encouragements montent.
Et puis je la vois.
La cloche.
La fameuse cloche.
Celle que je regardais la veille à Vizille en me demandant si j'aurais un jour le droit de la faire sonner.
Elle est là.
Alors je tends la main.
Ding.
Ding ding.
Ding ding ding ding ding.
Finish.
R10 → R11 en chiffres
Clap de fin
Difficile de conclure à chaud. L'arrivée est encore trop récente et les souvenirs se mélangent entre les moments de grâce, les douleurs et les kilomètres accumulés. Une chose est certaine : il y a une immense satisfaction à être allé au bout. Premier trail, premier ultra, et pas exactement le plus facile pour découvrir la discipline.
Je ne peux pas dire avoir été réellement surpris par le déroulement de la course. Je venais sur un massif que je connais bien, avec une idée au fond assez réaliste de l'effort associé aux cent cinquante kilomètres et plus de onze mille mètres de dénivelé. Les douleurs aux genoux et aux pieds se sont bien invitées à la fête, mais finalement plus tard que ce que j'avais imaginé. Vu le contexte, c'est presque une bonne surprise.
Ce qui m'a le plus interrogé n'est finalement pas la difficulté physique mais plutôt le rapport à la foule. L'organisation apporte un confort logistique remarquable : les ravitaillements, les bénévoles, les sacs d'allègement, la sécurité, tout cela permet de repousser ses limites dans un cadre extrêmement rassurant. En contrepartie, il y a du monde. Même par endroit, beaucoup de monde. Pourtant l'Échappée Belle est loin d'être la course la plus fréquentée qui existe. Je n'avais d'ailleurs pas anticipé à quel point le croisement avec les autres formats de course allait amplifier cette impression. À plusieurs reprises, notamment du côté du Moretan, je me suis rappelé pourquoi je préfère habituellement la montagne lorsqu'elle est presque vide.
Le côté compétition n'est probablement pas ce qui m'attire le plus. D'abord parce qu'il y aura toujours des gens plus rapides. Ensuite parce que ce n'est pas vraiment ce que je viens chercher ici. Les élites disputent leur course ; moi, je vis la mienne. Ce qui m'intéresse davantage, c'est le défi personnel, la gestion de l'effort, la capacité à continuer lorsque les choses deviennent inconfortables, et l'occasion de passer deux jours complets dehors dans un environnement que j'aime profondément.
Sur ce point, l'expérience est une réussite. L'ultra-trail permet une forme de dépassement de soi assez particulière, rendue paradoxalement accessible par toute l'infrastructure mise en place autour de la course. Sans cette organisation, je ne me serais peut être jamais lancé dans une traversée aussi longue de Belledonne.
Reste donc une question : qu'est-ce que je fais de tout ça ?
Il est encore trop tôt pour répondre. Si l'on me demande aujourd'hui de choisir entre une grande course d'alpinisme et un ultra-trail, mon cœur ira sans hésiter vers l'alpinisme. Les itinéraires, la liberté, les petits groupes, l'engagement et l'ambiance générale continuent de davantage me correspondre. Mais la réalité du quotidien est aussi là. Entre la vie familiale, professionnelle et le temps disponible, la préparation à la course à pied s'intègre beaucoup plus facilement que celle nécessaire aux grands projets alpins.
Alors je ne fermerai certainement pas la porte. Avec une sélection très attentive des épreuves, en privilégiant des formats plus confidentiels ou des organisations où l'effet de foule reste limité, l'équation devient tout de suite plus séduisante. Les bénévoles, l'ambiance et la simplicité logistique compensent alors largement les aspects qui me plaisent moins.
Il ne faut jamais dire jamais, mais un UTMB et ses dizaines de milliers de personnes ? Jamais. En revanche, quelques ultras plus discrets, perdus dans les montagnes, pourraient tout à fait trouver une place dans les années à venir. Peut-être reviendrai-je un jour sur l'Échappée Belle.
Qui plus est que désormais, j'ai un temps de référence.
Et une Croix de Belledonne à y rajouter.
C'est généralement ainsi que les mauvaises idées recommencent.
Mon Echappee Belle 2026 en chiffres
Pour la prochaine
Comme souvent après ce genre d'aventure, les enseignements arrivent à froid. Certains confirment des intuitions, d'autres révèlent des erreurs auxquelles je n'aurais pas forcément pensé avant le départ. Rien de révolutionnaire, mais une longue liste de petits ajustements qui, additionnés, pourraient rendre une prochaine traversée plus confortable ou plus efficace.
Côté alimentation, la surprise vient sans hésiter des Dragibus. Simples à transporter, faciles à manger même lorsque l'envie de s'alimenter disparaît progressivement, ils ont parfaitement rempli leur rôle. Ceux-là resteront au programme. Les barres énergétiques, en revanche, m'ont moins convaincu. Elles demandent davantage d'efforts à avaler, apporte la gestion du déchet en course, et deviennent rapidement peu attirantes après plusieurs heures. Je chercherai probablement une alternative plus proche des fruits secs ou d'un encas facile à picorer sans y penser.
Pour l'hydratation, le choix de la poche à eau de deux litres s'est révélé pertinent. Ce n'était sans doute pas la solution la plus légère, mais elle a largement simplifié la gestion de course. Sur un format plus court, des flasques pourraient faire l'affaire. Quant à la grenadine, elle reste validée. Le Coca aussi, avec mention spéciale pour sa capacité à restaurer l'estomac en cas de besoin. Les électrolytes, eux, méritent probablement une seconde chance. Ils étaient prévus mais le geste supplémentaire m'a souvent fait les zapper.
Le café mérite également sa propre ligne au retour d'expérience. Le café "plaisir", préparé normalement, conserve toute sa place. Le café lyophilisé, après l'épisode du Morétan, risque en revanche de disparaître assez rapidement des boissons. Je goute, si ce n'est pas le bon, je vide le verre.
L'absence de sommeil à Fond de France est elle fortement dimensionnante sur la course. Si l'idée de dormir reste pertinente, elle suppose probablement de mieux s'isoler du bruit. Un casque antibruit pourrait donc trouver sa place dans le prochain sac d'allègement.
Côté vêtements, rien à redire. Le sac restera rempli de l'ensemble des variantes de rechange, du caleçon au buff, des chaussettes au tshirt, en nombreux exemplaires. Se remettre au propre et ou au sec quand l'occasion se présente apporte un sérieux confort.
Dans cette logique, une vraie deuxième paire de chaussures serait préférable à une simple paire de secours. Les bâtons de rechange resteront également présents, considérés le nombre de coureurs rencontrés ayant cassé un baton, et les morceaux de batons présents sur le chemin (d'ailleurs, aussi frustrant que ce soit de casser son baton, ça se ramasse !)
Pour la gestion des pieds, je prendrai le conseil des podologues et donc remplacerait les Compeed par des compresses préparées à l'avance, associées au fameux baume orange dont il faudra retrouver le nom.
Les genoux, eux, restent un sujet à part entière. Une préparation plus spécifique, des conseils de kinésithérapeute plusieurs mois avant l'échéance et surtout apprendre à réaliser correctement un strapping pourraient probablement limiter une partie des douleurs rencontrées sur la seconde moitié du parcours.
Concernant la météo, finalement, peu de choses à changer. Les sacs congélation / sacs poubelles et le système de couches de vêtement ont parfaitement rempli leur office. C'est du classique de montagne et le matériel obligatoire de l'Échappée Belle est déjà clairement pensé en ce sens. Notre météo sur cette édition, particulièrement humide, confirme une fois de plus sa pertinence.
Reste enfin la question du rythme. Sur le papier, il faudrait probablement partir un peu moins vite. Dans les faits, je ne suis pas certain que cela m'ait réellement pénalisé. Dans la modélisation en tout cas, peut être un peu moins pénaliser le dénivelé positif au profit du dénivelé négatif, en tout cas considérant ma physiologie.
Bref, forcément des détails qui peuvent s'ajuster.
Exactement le genre de réflexion qui conduit généralement à se dire qu'une prochaine participation permettrait de vérifier toutes ces hypothèses...
L'idée du jour
Une réflexion m'a accompagné à plusieurs reprises pendant cette traversée. Une grande partie de ce qui m'attirait dans l'Échappée Belle venait de l'aventure elle-même : parcourir Belledonne pendant deux jours, gérer son effort, progresser d'un bout à l'autre du massif. La dimension compétitive, elle, restait finalement assez secondaire.
Aujourd'hui, la plupart des pratiquants disposent déjà d'outils permettant de comparer leurs performances. Strava, Garmin, Suunto et les nombreuses plateformes associées offrent largement de quoi satisfaire ceux qui souhaitent mesurer ou confronter leurs temps. Alors une autre idée émerge : et si l'on conservait uniquement l'essentiel ?
J'imagine une traversée permanente plutôt qu'un événement ponctuel. Un parcours officiel, balisé numériquement. Une balise GPS fournie au départ. "Bracelet électronique pour ne pas tricher". Des refuges partenaires assurant ravitaillement, hébergement ou assistance légère. Chacun pourrait choisir sa date de départ, en fonction de ses disponibilités et des conditions de montagne, tout au long de la saison estivale.
L'aventure y gagnerait probablement en liberté et en intimité. Plus de milliers de personnes au départ. Plus vraiment d'horaires imposés (les barrières horaires restant possible). Plus de bouchons dans les sentiers. Seulement la montagne, l'itinéraire et le défi choisi.
En contrepartie, quelque chose manquerait forcément. Les bénévoles, l'ambiance des ravitaillements, l'énergie collective du départ et cette étrange capacité qu'ont les événements à nous pousser en derhors des retranchements. Sans date précise, sans arche de départ ni cloche d'arrivée, la difficulté mentale pour être accrue. Ou pas, pouvant être compensé par un entre deux avec des vagues de départ, toutes les semaines.
Au fond, ce serait probablement une aventure différente plutôt qu'une alternative. Mais après avoir passé près de quarante heures à traverser Belledonne, l'idée continue tout de même à trotter quelque part dans un coin de la tête.
PS: je n'ai posé le brevet, je veux bien les royalties
Liens
- L'Echappée Belle Intégrale
- LiveTrail EB660 Boris
- Refuges gardés, sur la tracé : Refuge de la Pra, Refuge Jean Collet, Refuge des 7 Laux, Refuge de l'Oule
- Pour les sorties en montagne : Camptocamp, Skitour
- Récit rephrasé avec l'aide de l'IA
Vos retours
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